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puce  Chronique de Picardie
Écrit par le 5 novembre 2009 à 17h16

Point de vue sur un débat, octobre 2009 :

La Forge (en Picardie) m’a demandé une chronique.

Une chronique ?

Un recueil du débat, une chronique comme ce qui saisit l’ensemble des informations qui circulent et les restitue. Or, j’ai pris tout mon temps, ou du retard, pour écrire cette chronique qui, cependant, doit recouvrer la vivacité de l’échange de parole. Une chronique donc, mais après-coup. Quand l’écoulement des mots s’allonge et se réduit à quelques notes noircies sur le papier.

Le débat : le travail des artistes. Le Lieu : Le Relais de l’Étoile près de Flixecourt, lors de l’exposition Tout est à prendre organisée par le collectif.

J’écoute.

Très vite une confusion, un embrouillement entre la vie d’artiste et le travail de l’artiste. La confusion va cependant persister. Il faut dire qu’autour des intervenants, Marie-Claude Quignon a patiemment reconstitué une exposition passée intitulée "La Vie d’Artiste" où l’on découvre des diptyques constitués d’un portrait à l’atelier d’artistes régionaux et d’un texte accompagnant et soulignant par des documents le plus souvent administratifs cette fameuse ou fichue vie d’artiste ; confère : une vie de chien, ouvrage édité par le SNAP.

Comment, en effet, faire autrement ?

Comment définir la vie de l’artiste sans y mêler souplement le produit fini, disons-le : l’œuvre ? On en vient donc à l’artiste et son œuvre, l’artiste et le travail, l’artiste et son travail, et autre pirouette : le travail de l’artiste qui fait alors l’objet du débat dans cette usine du Relais, dans cette cité de l’Étoile, au fond de la vallée de la Nièvre. Le travail de l’artiste : un processus par lequel le produit artistique s’accomplit. Il y aurait comme une erreur ? Ou plutôt, ne cherche-t-on pas à créer une tension comme l’élastique entre les doigts ? Cette tension éloigne le travail de l’artiste de celui de l’ouvrier. D’un côté l’homme crée, de l’autre il travaille. L’artiste ne travaillerait pas et l’ouvrier ne créerait pas. L’un serait auteur et passionné, l’autre exécutant, besogneux et laborieux. Et pourtant. J’écoute.

Et le travail des artistes ?

Deux représentants d’organisations professionnelles sont présents : Guillaume Lanneau qui est graphiste et membre actif du SNAP-cgt et Pascal Bruandet, plasticien et membre actif de la FRAAP. Ce dernier accroche le débat et tente de répondre, de replacer le débat vers le travail de l’artiste. Face à lui, la confusion qui s’étire dans le temps, où chacun tente de disserter sur la fameuse vie d’artiste, ses déboires, ses singularités, ses fantaisies, ses libertés, son autonomie, ses innovations, sa solitude, sa pauvreté et ses richesses. Tantôt dandy puis punk, parfois vagabond, somme toute l’artiste fait figure gravée sur une image d’Epinal. Plus étrange que celui qui travail car il ne travaillerait pas : "quelle vie d’artiste !" détachée des problèmes causés par le travail, le temps de la création, l’argent, et j’en passe, bref, détachée de la société. Or, une des lignes de réflexion des membres de La Forge est bien ce travail de l’artiste, non seulement l’œuvre visible sur les murs préparés des galeries, mais ce processus par lequel il serait possible d’intervenir sur la réalité, la société actuelle par des productions artistiques. "Comment produire des interférences publiques ?". Le débat justement pourrait prendre le relais.

Cependant, en écoutant l’un des intervenants j’entends que le travail de l’artiste est nié et s’efface devant la toile peinte, le dessin, la vidéo ou autre installation. Certes. Que la valeur artistique jugée par les institutions, notamment les DRAC et FRAC, ne vient de rien et surtout pas du travail. Ah, cette fameuse vie oisive, pleine d’inactivité : de désœuvrement ? J’interprète certes. Et puis il y a le marché public qui cherche à spéculer. Mais la question n’est pas de reconnaître le travail de l’artiste sur la valeur, le bénéfice, la reconnaissance, sa situation dans le marché et la spéculation. Autre égarement pour stabiliser les pensées, pour ne pas replonger dans l’idée de l’artiste éthéré.

Que dire alors ?

Un besoin - ou est-ce un désir -, se fait attendre : le faire œuvre qui relie à mon sens le travail de chacun dans l’accomplissement. Accomplissement dans le temps, processus de création d’un objet de manière générale qui s’ensuit généralement d’un sentiment d’achèvement et de plaisir.

Bien sûr l’artiste a besoin de travailler pour vivre, bien sûr l’ouvrier a besoin de travailler pour vivre. Peu d’entre eux dégagent d’énormes bénéfices, beaucoup d’entre eux ont d’énormes compétences. Et là, il faudrait peut-être spéculer un peu plus sur cette matière.

Car "l’œuvre casse-croûte" nommée comme telle par Alex Jordan,graphiste, avec son joli accent, existe aussi. C’est le "métier" de chacun pour gagner sa vie. La formule demanderait aussi un temps d’arrêt. Seulement que ce métier, d’un côté, n’est pas ultimement reconnu dans l’œuvre regardée, aimée, débattue par la critique, convoitée par les collectionneurs, bénéficiant d’une plus-value digne du travail des meilleurs traders parce que souvent on ignore la notion même d’accomplissement pour privilégier l’objet. Cet objet crée par l’artiste qui n’aurait pas de fonction, pas d’utilité, alors que de l’autre côté ce travail s’imbrique, s’implique d’emblée dans la société marchande, dans une logique comptable. Sinon c’est le chômage. Au passage, notons que l’artiste ne peut être chômeur. Petit privilège de sa figure singulière ! Privilège d’esthète ?

Alors le travail,

le travail de l’artiste et celui de l’ouvrier sont dans ces conditions différents ; et c’est ce qui fait probablement le malaise de la discussion. Mais si l’on envisage le travail de manière générale comme une promesse d’accomplissement, la donne change. La production, la création deviennent des moteurs d’émancipation dans la mesure où il s’agit maintenant de faire quelque chose pour le monde. Satisfaction et plaisirs partagés. C’est ainsi l’individu et ce qu’il fait qui sont regardés, non l’objet en fin de chaîne déshumanisé. Il faut voir l’acuité des femmes sur le banc de tri, la rapidité des gestes, le trésor d’intelligibilité développé pour Faire ; peut-être aussi pour gagner quelques secondes on ne peut l’ignorer. Mais par la méticulosité dans le partage des vêtements issus de nos abandons multiples, de nos consommations, pour les rediriger vers d’autres paysages suivant le climat et les désirs : le Japon : tout ce qui est rayé, marin ; l’Afrique : short et tee-shirt... les vieux pulls tricotés de nos grands-mères trop usés et miteux pour créer un matériau nouveau et innovant d’isolation bio, on regarde autrement les ballots composés par ce monsieur, dont je ne connais pas le prénom, qui s’occupe de la presse. Sans nier toutefois, la dureté de l’épreuve -ses avant bras sont saillants- le palimpseste des tissus colorés compose un bloc aux multiples couleurs crochetés, tricotés dans des laines tantôt douces puis rêches. On regarde ce ballot comme on regarde la compression de César de 1961 Yellow Buick ; comme un engloutissement du fordisme et une critique de la société de consommation, de nos produits finis largués à la poubelle. Complexité de la matière ? On regarde autrement les conditions de travail, rudes, quand on discute avec eux. Le Relais, en effet, ne serait-il pas un lieu de récupération, de transformation des individus et de nos restes de société. Un lieu de passage ? Un lieu où l’individu se met à l’épreuve de soi un temps dans la mesure où le Relais est composé sur une forme d’économie participative et partagée et cherche à leur faire acquérir d’autres compétences pour peut-être aller ailleurs ? Le paternalisme des Saint Frère serait-il déplacé ? Autre matière dont il faudrait spéculer.

Le travail de l’artiste comme celui de l’ouvrier, et d’autres encore ne peut plus être aliénation lorsque le lien entre l’homme et le produit accompli par cet homme est prolongé comme par une sublimation. Ces liens incertains, indéfinis trop souvent, parfois supprimés forment un processus qu’il conviendrait de revoir. Et là, l’artiste a fait son choix. "Agir en horizon incertain", pour finir sur les mots de Pierre-Michel Mengers.

Stéphanie Smalbeen